Les Larmes

Auteur : Pascal Quignard 
Edition : Grasset
Pages : 224
ISBN :  978-2246861799

Quatrième : 

"Je n'ai jamais ressenti aucun sentiment de nation. Aucun sentiment de territoire. Seules les langues m'émerveillent. Rare l'instant où on voit sur les lèvres d'un enfant l'instant où le son devient un mot. Très rares les humains qui ont pu voir filmée, ou dessinée, ou enregistrée, ou narrée la scène exacte où ils ont pris origine juste avant l'instant x où ils sont conçus. Mais plus encore l'instant de bascule d'un système symbolique dans un autre: la date de naissance de leur langue, les circonstances, les lieux dans l'espace,le temps qu'il faisait dans le site, la rivière, les arbres, la neige.... C'est une chose extraordinaire que d'être resté en contact avec la contingence de l'origine. Le français a cette chance. Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l'Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils ont à proclamer leurs serments, une étrange brume se lève. On a appelé cette brume le "français". Nithard, le premier a écrit le français. Je vais vous raconter l'histoire de Nithard et de son frère jumeau Hartnid."

A priori...

J'avais lu en terminale Tous les Matins du Monde,  et j'avais tout simplement adoré !Quand j'ai vu la sortie de ce nouveau roman, je me suis dis que ça serait l'occasion de renouer avec un auteur que j'avais aimé, et faire plus ample connaissance...

Au fil de la lecture...

Très honnêtement, ce roman m'a beaucoup étonnée ! Au début je n'ai pas trop su quoi en penser... Je t'explique : j'ai adoré dès les premières lignes, les propos sont PUISSANTS, oui oui, de la puissance à l'état pur. Voilà un très bon roman, digne des classiques : il offre des réflexions intéressantes, le tout dans un style très travaillé. Ce qui m'a étonnée, c'est le format. Je n'ai pas vraiment compris l'enchaînement des premiers chapitres, on passe bien souvent du coq à l'âne sans savoir pourquoi. En fait, tu y vagabondes "à sauts et à gambades" (Montaigne, je te salue !) au milieu de vers enchantés... Et si je parle de vers, ce n'est pas pour rien : je considère ce livre plus comme un recueil de poèmes qu'un roman. Les chapitres, contrairement à ce qu'on penserait de prime abord, ont tous un lien, mais le format court et les sujets propres à chacun font que ce sont aussi des pièces bien distinctes. Tu verras que Quignard joue également avec les formes : il y a une alternance prose / vers, et parfois même des alternances français / latin / langues germaniques. Pour ce qui est des langues, ce jeu se fait plus sur les noms propres et quelques mots très précis, mais s'il joue ainsi avec ces mots, c'est pour les mettre en valeur.
Ce qu'offre avant tout ce livre hybride, c'est une réflexion sur la langue, et je dirai même sur le processus d'écriture... Le thème centrale est l'apparition de la langue française, et tout y converge. La fin, qui tend vers l'écriture d'un édit en français, éclaire peu à peu les chapitres et les rend plus compréhensibles.  Que ce soit au sujet de l'histoire d'amour de Hartnid, de la vie de Nithard, et l'intérêt de tous les autres personnages autour d'eux, fais preuve de patience et tu en comprendras les clés de lecture au fur et à mesure.

Citations :

"Nous autres, femmes, notre vie n'est pas heureuse. Le temps où nous sommes des femmes est trop bref. Nous sommes beaucoup trop longtemps des petites filles, nous restons si peu de saisons des femmes, nous sommes trop vite des mères, nous perdons une durée indéterminable à faire les vieillardes et à rester, un pied en l'air, toutes poudrées, à hésiter à naufrager dans l'océan de la mort"
Merci Taty Fanie pour cette citation à rallonge ! 
"Ce qu'il y a de plus affreux, dans l'existence que mènent les femmes, c'est que nous aimons les hommes alors qu'ils nous désirent."
"Donner son affection à des chats sauvages qui vivent dans la forêt [...] c'est donner son attention aux anciens démons et aux anciennes fées"
[à propos d'Eve] "Elle saisissait le fruit qui emplissait sa paume. Ce fut l'hiver. Telle est l'histoire du monde."

Ce qu'il m'en restera....

Bon je sais, les citations que j'ai sélectionnées ne sont pas des plus joyeuses et tournent beaucoup autour de la figure de la femme, mais j'espère qu'elle t'aideront à saisir toute le beauté de son style... Si tu ne l'avais pas encore compris, voila un COUP DE CŒUR ! De la poésie comme j'aime, même si le début reste un peu hermétique... Je pense que ce livre mérite une deuxième lecture, car comme je l'ai dis : les clés sont à la fin. Avant de passer à un autre livre de Quignard, je prendrai le temps de relire celui-ci pour faire les liens incomplets du début et mieux saisir les subtilités. Je ne relis que rarement les livres, c'est dire combien je l'ai aimé ! Et, contrairement à Arcadia, même si les premières pages sont peu nettes, je sais qu'avec un regards plus aiguisé, elles s'éclaireront.

Pour conclure :

Les plus : le style très poétique, les réflexions qu'il propose
Les moins : l'hermétisme du début, à cause de quoi on peut avoir des difficultés à bien entrer dans le roman

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